La complainte du béluga près de Kamouraska
Par : Florian Gouthière
- 27 Aout 2007
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Cette semaine, je me suis rendu sur les deux rives du fleuve Saint-Laurent, entre Kamouraska, Rimouski (rive Sud), Forestville et Saint Siméon (rive Nord), dans l'espoir de rencontrer celui dont le chant mélodieux a valu le surmom de “canari des mers“ : le béluga.
Venu pour pousser avec lui la chansonnette, je l'ai trouvé ravagé du corps et des cordes vocales.
A deux mains et deux nageoires, nous avons donc entrepris l'écriture de cette petite complainte. Et faire l'état de beaux dommages.
Delphinapterus leucas : espèce de déchet toxique à nageoire
On vient de loin pour admirer sa blancheur imaculée (son nom dérive du mot russe beloye, qui signifie "blanc") dans les eaux du Saint-Laurent. Il est gracieux, il est attachant, et il est bourré de produits pourtant même difficiles à trouver dans un labo de chimiste. Le béluga, star du grand fleuve québecois, est un animal fascinant, dont la physiologie et les habitudes alimentaires ont pour effet conjugué de faire de son corps un véritable baril de déchets toxiques, avec des petites nageoires sur les côtés.
Explication en deux volets. Premièrement, le béluga est gras. Vraiment gras. Animal à sang chaud, il doit maintenir en permanence son corps à une haute température dans les eaux froides du fleuve (contrairement aux poissons, qui "prennent" la température du milieu ambiant sans sourciller, et pas seulement parce qu'ils n'ont pas de sourcils...). Une trés épaisee couche de graisse le protège du froid. Fort malheureusement, cette dernière fixe très bien les produits toxiques qui pourraient se trouver dans l'alimentation de l'animal (on parle de "bioaccumulation"). La question est : de quoi sont diable constitués les déjeuners si peu diététiques du prince des mers ?
Le béluga stocke tous les produits dangereux assimilés par les proies des proies de ses proies : les micro-organismes des fonds marins. En haut de la chaîne alimentaire, il est le destinataire final de tout ce que les profondeurs du fleuve comptent de produits toxiques.
Ceci nous amène à la seconde partie de l'explication. Le béluga, selon l'expression qu'a employé avec nous l'éminent écotoxicologue Émilien Pelletier, de l'Institut des Sciences de la Mer de Rimouski (ISMER), est un "opportuniste alimentaire" : il mange tout ce qu'il trouve. Et raffole des petits crabes et autres petits amuse-gueules sous-marins. Or, ces mêmes bestioles se nourissent de centaines d'organismes plus petits qui, eux-mêmes, font bombance de milliers d'organismes encore plus petits... qui consomment pour leur part tout ce que les sédiments marins contiennent de polluants, qu'ils soient anciens ou nouveaux.
A l'autre bout de la chaine alimentaire, notre béluga incorpore ainsi dans sa graisse l'accumulation de produits dangereux ingérés, en quantités infimes, par les proies de ses proies. Les autres mammifères marins, moins gourmands ou tout du moins plus sélectifs dans leur alimentation, sont infiniment moins touchés que notre blanc ami...
Si l'on applique strictement les normes sanitaires en vigueur, un béluga échoué sur le rivage est un déchet toxique dangereux non transportable.
Touché, oui, mais dans quelles proportions ? Suffisamment pour que la carcasse échouée d'un béluga soit considéré comme un déchet dangereux non transportable. Amateurs de récits d'èpouvante aquatique : si vous cherchez plus effrayant que l'histoire des "Dents de la mer", ne cherchez pas plus loin, et procurez-vous l'analyse toxicologique d'un cadavre de béluga du Saint-Laurent.
Vous reprendrez bien un peu de jus de pyjama ignifugé ?
Contrairement à une idée répandue, les métaux tels que le mercure, le cadmium, le chrome ne constituent plus un réel problème pour les mammifères du Saint Laurent. Comme nous l'explique Émilien Pelletier, "les métaux ne sont pas bioaccumulables (accumulables dans l'organisme), et ont seulement des effets toxiques à court terme. Aujourd'hui, les usines qui utilisaient ces produits ont disparu ou ont recours à des techniques beaucoup plus propres."
"60% des eaux usées qui se dévèrsent dans l'estuaire proviennent de Montréal..." (Émilien Pelletier)
Néanmoins, les anciens polluants restent stockés dans les graisses de l'animal. Et l'on assiste depuis peu à l'apparition d'un nouveau toxique dans son organisme : les organo-brômés. Il s'agit d'un produit destiné à ignifuger certains éléments d'ordinateur et de nombreux tissus – notamment les pyjamas d'enfant. A chaque lessive cette substance, qui se révèle toxique en milieu aquatique, vient rejoindre le fleuve via le système des eaux usées. Les épurateurs actuels ne filtrent pas ces composés.
"Le monde du silence", qu'il disait...
La pollution au jus de pyjama, c'est déjà un sacré dossier. Mais notre béluga connaît un autre problème qui ne doit rien ni à sa masse graisseuse ni à son formidable appétit. C'est un problème que nous mêmes, humains, rencontrons au quotidien dans les grandes villes. Lequel ? Songez à votre compagnon de bus, qui hurle dans son téléphone mobile, ou de votre voisin du dessus, qui écoute sa musique "à fond les ballons" (comme on dit par chez moi)... Hé oui : nous parlons bien de la pollution sonore.
Demander au béluga d'être un "canari des mers" dans certains endroits du Saint-Laurent, c'est un peu comme organiser un concours de poésie romantique au premier rang d'un concert de hard rock, juste à côté des baffles. Va falloir sussurer fort...
Le béluga communique par un chant harmonieux et complexe, qui se propage sur de très longues distances dans le milieu marin (rappelons que le son voyage plus vite et mieux dans l'eau que dans l'air). Ce chant a valu à notre mammifère le charmant surnom de "canari des mers". Aussi poétique que cela soit, notre canari chante comme un canari... lorsqu'il le peut. Lorsque l'environnement sonore est encombré des bruits d'un incessant trafic marîtime, de travaux sur des chantiers côtiers et autres bruits de moteurs ou appareils destinés à éloigner les grands mammifères des filets de pêche, le béluga ne s'entend plus causer. Alors, il modifie son chant.
Cela peut aller d'un simple changement de registre - merveilleux exemple d'adaptabilité de la nature - à une modulation qui confinerait plutôt au cri d'un grand gaillard des bois ayant forcé sur le gros gin.
Et si le son n'avait que cette "fâcheuse" conséquence... Mais certains bruits violents peuvent parfois assourdir temporairement l'animal, et le désorienter. Et, dans certains cas extême, être suffisamment fort pour le blesser de façon irrémédiable.
La question de la pollution sonore causée par le trafic maritîme est bien évidemment un dossier politiquement très sensible. Faut-il réduire le trafic sur le fleuve, notamment touristique, pour le bien-être de la faune ? La protection de la faune étant en partie assurée – et, soyons lucide, partiellement motivée – par lesdits revenus touristiques...
La complainte du béluga... à Cacouna
Les défenseurs du béluga surveillent actuellement un dossier trés "chaud", politiquement tout aussi sensible : le chantier du port méthanier de Cacouna, sur la rive sud du Saint-Laurent, face au Parc Marin du Saguenay. De nombreux observateurs craignent en effet que le bruit des travaux incommode grandement les mammifères résidents du fleuve. Le secrétariat canadien de consultation scientifique du Ministère fédéral de la Pêche et des Océans a récemment rendu un rapport très sévère à l'égard de ce projet de construction. Selon ce document, “la venue de ce nouveau projet de développement [constitue] une menace pouvant réduire encore plus l'habitat du béluga du Saint-Laurent”...
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Florian Gouthière |








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Commentaires
La tante du beauf 17 oct. 2007
Bravo, quel pédagogue ce Florian. Et puis en plus ça me renvoie il y a 15 ans lors de notre balade sur le Saint Laurent à côtoyer les bélugas et je regrette de n'avoir pas su tout cela à l'époque! Merci pour la magie de ces images et de ces commentaires fredonnés. Encore bravo!
Sophie.B 16 oct. 2007
Tu es vraiment super, je crois réelement en toi et je pense ne pas etre la seule. Bisoux.
brissou 16 oct. 2007
Très bien construit - de bonnes informations en très peu de temps - et en plus avec humour
Éli 15 oct. 2007
J'ai bien aimé. C'est divertissant, amusant tout en étant instructif. Je trouve que le message passe bien.
danielle BOEUF 15 oct. 2007
çà me rapelle aussi un après-midi de soleil triste...je peux te le dire maintenant que le moral a pris 3 points de bonus. Bref, ce reportage/message "dit comme ça" prend toute sa dimension. BRAVO! Signé : Danielle
Francis 15 oct. 2007
çà me rapelle aussi un après-midi de soleil triste...je peux te le dire maintenant que le moral a pris 3 points de bonus. Bref, ce reportage/message "dit comme ça" prend toute sa dimension.BRAVO!
Melodie 14 oct. 2007
Salut Florian, Moi j'ai adoré la scène de la laveuse comme ton jury, qui décidemment ne sait plus ce qu'il veut, dit. Ca permet de prendre un peu de recul dans un sujet autrement un peu sérieux ou triste. Et puis ça te ressemble et c'est drôle, comme toujours. Et alors, concernant le concours 625, as-tu posté la réponse ? (difficultés à acceder à ton blog depuis Chine en ce moment). Bravo pour tous tes reportages ! Bises.
begonia 14 oct. 2007
merci de m'avoir fait découvrir la triste réalité du béluga. Bravo pour ce sujet fort bien traité et pour les bonus.
tic&tac 14 oct. 2007
Simplement le meilleur de tes reportage ... Il ne te manquait plus qu'à faire intervenir en invité vedette (guest star pour les "branchés") Isabelle Boulay pour le karaoké ; là saurait été une vraie tuerie !!!!!
Bobby chéri 14 oct. 2007
J'ai trouvé ca bon même très bon. On retrouve encore de l'humour, comme j'aime sans que cela occulte le sujet. Tu innoves encore par rapport aux autres reportages.C'est crai que je comprends pas non plus le jury qui avait demandé d'apparaitre car ca passe pile poil. Elles sont très pro les interviews, les gens hyper pertinents tu as su les faire parler. Bravo.
Lau 14 oct. 2007
Extra ! Merci ! L'idée de reprendre "la complainte du phoque en Alaska" est génial. Les bonus sont supers, ça vallait la peine de griller tes cartes retard, ça apporte tout les éléments complémentaires que tu n'as pas pu mettre dans le film principal. Ton reportage est un exemple parfait de comment faire passer un message sérieux et scientifique de façon ludique et accessible. L'humour est toujours aussi excellent et le sujet original. Faut dire que tu es tombé sur de bon témoignages. Par contre je ne comprend pas toujours les jurys : un coup ils vous disent "montrez-vous" un coup ils vous disent "on vous vois trop" ! en plus, là j'ai trouvé que tes passages étaient bien ammenés et apportaient à chaque fois une illustration adapté au message technique permettant de casser le rythme souvent difficile à gérer des temoignages. Bref, c'était super.
Léochou 14 oct. 2007
Génial tonton, j'adore ! sauf que maintenant je réclame sans cesse Guy et Sylvie "les peluches buga" à mes parents !!
pouiklavie 14 oct. 2007
Me voila en pyjama a chanter la complainte du beluga au chaud sous ma couette! Sans mentir je suis tombée en amour avec ton humour, la qualité de ta plume, l'interêt de ton sujet et la fluidité de ton montage. Un belle façon de contribuer a la prise de consience devant cette realité environemental peut reluisante!
CéSo 13 oct. 2007
Tu es complètement...génial. Je me régale chaque semaine. J'aime ton humour et ton regard sur la vie... Heureuse que le spleen t'ai quitté ... Et le pied?? X
04 oct. 2007
la prochaine fois que tu me dis "non mais, cette fois c'est vraiment une merde ce reportage" je saurai à quoi m'attendre :) c'était vraiment instructif, drôle et intéressant.