L'Ashuapmushuan, là où l'on guette l'orignal
Par : Émilie Baillargeon
- 21 Juillet 2006
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Je me suis rendue à la rivière Ashuapmushuan pour voir et comprendre l'enjeu d'une lutte qui dure depuis 26 ans.
Québec, le 13 juin
Un bleuet de mes amis me recommande d’aller visiter la réserve faunique Ashuapmushuan. Enthousiaste, il me vante la beauté extraordinaire des chutes de la Chaudière. Il insiste aussi sur la ténacité de ceux qui s'opposent à ce qu'un quelconque barrage altère le dernier affluent du Lac Saint-Jean qui soit demeuré à l'état sauvage. C’est ainsi que je découvre l’existence du Regroupement pour la protection de l’Ashuapmushuan. Ma curiosité est piquée.
Une petite recherche me permet de découvrir que le Regroupement en question a été créé en 1980 en réaction aux projets d’harnachement de la rivière Ashuapmushuan. Depuis, les médias du Saguenay-Lac-Saint-Jean couvrent presque quotidiennement les débats sur l’avenir de ce cours d’eau. Une lutte de 26 ans qui se déroule à quelques heures de chez moi et j’en entends parler pour la première fois ! Quelques coups de téléphone plus tard, je suis lancée sur la piste et bien décidée à partir dans cette région pour mieux comprendre.
Parc des Laurentides, 6 juillet
Dans l'autobus, j'échange quelques mots avec mon voisin. Un gars de Roberval qui a choisi de vivre à Montréal pour facilité sa carrière. Je lui parle de mon prochain sujet de reportage. Voyant son intérêt, je me dis que j'ai sûrement misé juste. Mais après lui avoir exposé le peu je sais de la problématique, il me dit : « Toi, j'imagine que ton opinion est du bord de la sauvegarde ! Les gens de la ville vous arrivez en campagne pis vous pensez que c'est facile... Vous êtes un peu déconnectés avec vos principes pis vous venez vous mêler de nos problèmes... » Silence. Je dois m'avouer que je n'ai aucun argument à lui répondre. Re-silence.
Peribonka, 14 juillet
Ce matin, je déjeune avec Jean Paradis, l'un des fondateurs et actuel président du Regroupement pour la sauvegarde de l’Ashuapmushuan. « Il y a déjà tellement eu d’articles qui ont été écrits sur la question, m’explique-t-il, tu devrais plutôt aller voir sur place et faire un film personnel sur ta perception de la rivière… » Bien sûr, l’idée me plait d’essayer de mettre de l’avant mon point de vue plutôt que d’aligner des faits et des statistiques qui se trouvent déjà un peu partout (au www.rivers-foundation.org, par exemple). Mais je repense à ma rencontre de la veille et je doute. De quoi je me mêle ?
Plus tard, mes inquiétudes s’estompent en écoutant une entrevue donnée la semaine précédente par le journaliste Louis-Gilles Francoeur sur les ondes de Radio-Canada. Au sujet de l’Ashuapmushuan, il s’emporte :
« Les gens qui disent que c'est pas l'affaire des gens du plateau à Montréal, je m'excuse : C'est l'affaire des gens du plateau à Montréal, c'est l'affaire des gens de la haute et de la basse-ville de Québec, c'est l'affaire des gens de la Côte-Nord, de la Gaspésie, des Cantons-de-l'est et de l'Outaouais; c'est un patrimoine commun. [...] Beaucoup d'intervenants politiques, pour simplifier le débat ou pour mettre la main sur ce capital et en tirer profit personnellement vont prétendre le contraire, mais ça c'est des groupes d'intérêt qui pensent à eux d'abord. »
À ce moment-ci, n'en déplaise à mon gars de l'autobus, mon camp est choisi.
Péribonka, 15 juillet
Me voilà à l'Auberge de l’Île-du-Repos. Je fais de belles rencontres et on m'invite même à aller observer la pêche à la Ouananiche. Ce poisson est non seulement l’emblème du Saguenay-Lac-Saint-Jean et une importante ressource à préserver, il est aussi franchement combatif et tout à fait délicieux.
En parlant de mon sujet de reportage avec les pêcheurs, je découvre que l’Ashuapmushuan, du fait qu’elle n’est pas harnachée, fournit plus de 50% de la ouananiche du lac Saint-Jean.
Plus tard, je reçois la visite de Daniel Grolot du Conseil Régional de l'Environnement du Saguenay-Lac-St-Jean. Il connaît bien le dossier de la rivière. Il dit que toutes les études faites sur le sujet concluent en faveur de la création d'une réserve aquatique, d'une aire protégée. Mais le gouvernement tarde à trancher la question. Je retiens de cette rencontre qu'un pays riche comme le nôtre peut se payer le luxe de préserver un petit pourcentage des ressources naturelles sur son territoire. Pourtant, le maigre 8% promis depuis longtemps n’est toujours pas atteint.
Normandin, 16 juillet
En me rapprochant de la réserve faunique, je m'arrête pour dormir dans au Gîte Makadan. Je croise un agriculteur qui, spontanément, exprime son opinion sur l’Ashuapmushan : « J'en veut pas de barrage ! Ça formerait un bassin d'eau et ça empirerait le problème d'humidité sur mes terres. »
Réserve de l’Ashuapmushuan, 17 juillet
Les kilomètres défilent et j’arrive enfin sur les lieux. C’est très impressionnant. Je me sens incapable d’en parler moi-même. On me dirige chez un autochtone, quelqu’un qui a grandit au cœur de cette réserve faunique. Une réserve qui reste pour lui la terre de ses ancêtres. Je l’écoute me raconter son histoire, les lieux et, surtout, l’Ashuapmushuan…
Jean Paradis a raison, ce reportage doit être personnel. Avec cette rivière, j'ai décidé de faire un film d'amour.
«Moi-même, j'ai vécu nomade sur le territoire avec mon père et ma mère. Je m'en souviens comme si c'était hier. Il n'y avait aucune routes [...], on trouvait tellement de ressources qu'on croyait que c'était inépuisable.»
«L'Ashuapmushuan a longtemps été "La route des fourrures". C'était le seul moyen pour rentrer dans ce secteur-ci et se rendre de Mistassini à la Baie-James.»
«Cette rivière nous tient beaucoup à coeur : L'histoire de notre peuple est montée par ici.»
«Cette rivière-là était abondante en poisson. Je voyais des pêcheurs qui mettaient une ligne et un hameçon au bout d'un simple bâton. Tout le monde pêchait de la belle ouananiche à Saint-Félicien ! »
« Les ouananiches ne peuvent pas monter la chute. En bas, il y avait donc une grosse frayère. C'est l'endroit ou la ouananiche va se reproduire. [...] J'indique jamais les frayères, j'en parle pas. Je connais très bien mais je le dis à personne pour protéger la ouananiche.»
« Ces projets de harnachement ont beaucoup servi les politiciens d'ici. Ils disent que ça crée des emplois [...], ils vont chercher des appuis pour faire encore un autre mandat... Avec les barrages, on travaille pendant 2 ans et par la suite il n’y a que 2 ou 3 hommes qui continuent à travailler.»
«Au Québec, on doit avoir un certain pourcentage d'aires protégées*. Moi, ils ont choisi un petit bout de mon terrain et j'ai dit "merci !" Pour le projet de réserve aquatique, on a délimité une partie de la rivière Ashuapmushuan. Encore là, j'ai dit "merci beaucoup !" »
*Une aire protégée se définie comme «une portion de terre, de milieu aquatique ou de milieu marin, géographiquement délimitée, vouée spécialement à la protection et au maintien de la diversité biologique, aux ressources naturelles et culturelles associées; pour ces fins, cet espace géographique doit être légalement désigné, réglementé et administré par des moyens efficaces, juridiques ou autres. »(définition du Ministère de l'Environnement et du Développement durable)
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